Méli-mélo

Embrasser l’incertitude

posted by décembre 23, 2014 1 Comment

Bonjour à tous!

Récemment, j’ai eu une interaction Facebook particulièrement désagréable avec une connaissance végétalienne qui a décidé qu’il allait me montrer le droit chemin et me dire comment vivre ma vie. Il a utilisé le classique « les choses ont changé depuis le paléolithique » et j’ai été frappé par son affirmation confiante « les carottes d’aujourd’hui sont différentes de celles d’avant et elles sont meilleures pour la santé ». Pas frappé parce que c’est vrai (ou faux), frappé parce que ça démontre un niveau incroyable d’ignorance par rapport aux données disponibles en nutrition actuellement, ou simplement par rapport à comment la recherche en santé fonctionne. La chose numéro 1 que j’ai retenue de ma maîtrise en physiologie, c’est que je ne sais rien avec certitude en santé et que je ne suis pas le seul dans cette situation.

Résumé de l’article

– Même dans le cas simple des carottes, on ne peut pas affirmer avec certitude laquelle est meilleure.

– Les gens confondent souvent manque de données avec pas de données, comme dans le cas de l’exercice cardiovasculaire.

– La majorité des recommandations nutritionnelles gouvernementales modernes ont été faites quasiment à l’aveugle et encore trop peu de gens s’en rendent compte.

– Vous voulez suivre des gens qui sont conscients de l’incertitude générale présente dans la recherche scientifique et Paléo Québec ne peut que vous donner des indices, pas des certitudes.

Les carottes

Il n’y a aucune (0, rien, que dalle, niet) chance que quelqu’un puisse dire « les carottes d’aujourd’hui sont meilleures pour la santé que celles d’avant » et être certain d’avoir raison. Aucune. Avec de la chance, il y a quelques études qui le suggèrent, mais c’est absolument sûr qu’il n’y en a aucune qui le prouve.

Plus en détails:

Est-ce que la ou les études…

– Comparent différentes populations? Peut-être que les nouvelles carottes sont plus bénéfiques pour les Écossais roux que les Japonais.

– Comparent différents groupes d’âge? Est-ce que les effets sont les mêmes sur les enfants et les nonagénaires?

– Comparent des groupes assez gros, avec des caractéristiques (activité physique, stress, tabagisme, niveau social, …) semblables?

– Comparent le groupe « vieille carottes » et le groupe « nouvelles carottes » à un groupe contrôle?

– Ont testé différents moyens de cuire les carottes?

– Ont testé des nouvelles carottes et des vieilles carottes de différents endroits du monde, cultivées de différentes façons? Avec ou sans pesticides? Dans un sol de même qualité? Au même moment de l’année?

– Ont vérifié si « Nouvelles carottes Xtreme 3000 » avait un intérêt financier dans l’étude?

– Ont vérifié si les groupes avaient des croyances identiques par rapport aux carottes qu’ils mangeaient (effet placebo: les nouvelles carottes c’est le futur, ça vous donne la santé d’un astronaute!)

– Ont défini clairement ce que c’est qu’être « en santé »? Est-ce que c’est en fonction du poids, de la mortalité totale, de la performance, ou d’autres critères? Sérieusement, est-ce qu’être en santé c’est juste de ne pas souffrir de maladies, ou est-ce que c’est de performer comme un dieu grec? Est-ce que le critère « être en santé » change selon l’âge des participants?

– Parlent de mortalité totale, et pas seulement de lien avec un seul groupe de maladies? Est-ce qu’on sait si les nouvelles carottes réduisent les risques de maladies cardiovasculaires, mais augmentent le risque de cancer ou d’accidents vasculaires cérébraux?

– Ont vérifié si les effets positifs/négatifs se maintiennent à court/moyen/long terme? À court terme, les régimes faibles en glucides donnent une raclée aux régimes faibles en gras en termes d’amélioration de la composition corporelle et du profil sanguin. Après deux années et plus, les effets sont plutôt semblables. Ça peut prendre plusieurs années avant que certaines carences ou maladies se manifestent, les études doivent en tenir compte.

Vous pouvez partir sur une dérape de PubMed sur les carottes, je vous garantis que vous ne trouverez jamais assez d’études pour isoler toutes les variables reliées à la question. Quelqu’un qui en est sûr est vraiment naïf ou vraiment ignorant, et sûrement les deux. Dans le meilleur des cas, vous allez pouvoir dire « les carottes X semblent être meilleures pour la santé que les carottes Y ».

Le biais cardio-80

Un exemple historique illustrant bien le problème du manque de données est la montée du cardio dans les années 80. Certains scientifiques ont voulu commencer à tester les effets de l’activité physique sur le corps. Malheureusement, « activité physique », c’est vague. Ça peut aller de marche dans le parc à compétition olympique de kayak de vitesse. Pour pouvoir faire une étude solide, il faut que les paramètres puissent être répétés. Les outils de mesure standard sont donc devenus le tapis roulant et le vélo stationnaire, parce qu’ils sont accessibles à pas mal tous les moron-moteurs moyens et que les prises de mesure sont faciles à répéter.

Ce qui s’est passé après quelques années c’est que les données ont commencé à s’accumuler pour montrer que le cardio était bénéfique pour la santé. Les gens ont conclu que ça voulait dire que le cardio était meilleur que d’autres types d’activité physique pour la santé, alors que les données disponibles montraient seulement que le cardio était meilleur que rien du tout. Manque de données n’égale pas pas de données. Est-ce que la course à pied est meilleure que le soccer, la musculation, ou la natation pour la santé? Les vraies réponses sont peut-être, aucune idée, un jour on le saura, ou ça dépend pour qui.

Pour vous donner une idée de l’ampleur de l’incertitude, il n’est pas encore techniquement possible de dire avec confiance ce qui cause le diabète de type 2. C’est une des maladies chroniques les plus répandues et elle a des effets dévastateurs, mais je ne peux pas affirmer qu’elle est causée par X ou par Y. Liée à, corrélée à, absolument. Causée par? Pas encore.

Le problème des recommandations

Les conceptions erronées sur les limites des données scientifiques disponibles abondent, même (et très souvent) dans les milieux scientifiques eux-mêmes. L’ancien éditeur du British Medical Journal vient justement de publier un article qui dénonce les politiques gouvernementales sur la nutrition et comment elles sont généralement basées sur de la mauvaise science ou un manque flagrant de données. Il amène aussi le point que les gouvernements ont carrément fait des tests irresponsables sur des populations entières sans études scientifiques pour le justifier (tousse***guerre contre le gras*** tousse).

Un vrai comité mature sur la nutrition aurait, au plus, donné quelques lignes directrices générales pour que les gens évitent les carences nutritionnelles majeures. Ce n’est pas comme si les gens mourraient de faim avant que le gouvernement n’intervienne dans leurs vie de toute façon.

« Nous sommes les nutritionnistes canadiens! Sans nous les gens mangeraient de la terre et des chaises! »

Les effets des habitudes de vie se mesurent en années, et même en décennies*, et les facteurs confondants sont infinis. On peut clairement discerner des tendances gagnantes, mais il y a toujours beaucoup de parties floues. Lancer des recommandations à tort et à travers peut amener des effets dévastateurs à long terme, comme, dans un scénario purement imaginaire, une épidémie d’obésité et de maladies chroniques sans précédent. D’ailleurs, une autre méta-analyse vient tout juste de sortir qui dit qu’il n’y a pas de lien entre les gras saturés et les maladies cardiovasculaires. Est-ce que ça veut dire que les recommandations des nutritionnistes depuis 40 ans sur les gras saturés et les maladies cardiovasculaires étaient erronées? Eh… oui.

*Parlant d’effets sur quelques années, il semble que 84% des végétariens/végétaliens recommencent éventuellement à manger de la viande. J’en parlais dans un article récent, les effets de carences en certains nutriments, comme les gras omégas-3 ou la vitamine B12, peuvent prendre plusieurs années à se manifester. C’est un exemple possible d’effets positifs à court terme et négatifs à long terme.

Ce que je veux voir

Je suis resté accroché sur le concept paléo quand j’ai remarqué que les gens qui

1. étaient les plus critiques par rapport à la science et l’analysaient le plus

et

2. cherchaient à avoir des résultats, à la place d’avoir raison

arrivaient tous à des conclusions similaires qui tournaient autour de « viande, fruits, légumes ». Ce que j’ai aussi remarqué, c’est qu’il y avait beaucoup de « peut-être », « il semble que », « on pourrait croire que », des signes clairs de gens qui comprennent les limites des connaissances actuelles.

Pour ceux qui parlent anglais, cet article de Stephan Guyenet intitulé « Est-ce que la viande est mauvaise pour la santé, partie 5« ** est un parfait exemple de ce dont je parle. Guyenet amène des études avec des résultats contradictoires, essaie de trouver les biais, fait des connexions avec des faits historiques et, à la fin, ne parle que de tendances générales.

** Sa série d’articles sur la viande est tellement bonne que j’annonce tout de suite qu’on va voler tout ce qu’il a fait pour en faire un article aussi.

Je suis aussi un gros fan de Robb Wolf depuis quelques années et il a un discours semblable. Il essaie de trouver les tendances générales, il fait rarement des affirmations catégoriques et, surtout, il change ses idées en fonction des nouvelles informations qu’il reçoit. C’est aussi un excellent signe qu’il soit un bon ami de Mat Lalonde (un franco-ontarien qui travaille en chimie à Harvard qui, malheureusement, fait peu d’apparences dans la paléosphère), qui est un vélociraptor scientifique: du moment qu’il voit une affirmation qui ne respecte pas la logique scientifique, il la déchire en morceaux.

Où le paléo se situe dans tout ça

Une des critiques courantes du paléo est qu’il y a beaucoup d’incertitudes. On ne sait pas exactement ce que les chasseurs-cueilleurs mangeaient, ça changeait selon les régions du monde et les choses ont changé depuis. Ces incertitudes sont réelles, mais il manque une partie du casse-tête. Si on critique le paléo pour ces problèmes, on doit aussi critiquer la nutrition moderne pour la même chose. Depuis les années 60, la majorité des recommandations étaient basées sur un concept erroné (les gras sont mauvais pour la santé) et la recherche qui en a découlé est comme une maison bâtie sur du sable: pas très solide. La vie moderne est aussi un gros test scientifique. Le mode de vie a tellement changé en 50-100 ans que personne ne sait tous les effets auxquels on peut s’attendre***.

*** À part, jusqu’ici des problèmes d’obésité, de dépression, de diabète, de cancer, d’Alzheimer, ou un manque général de forme physique.

Le paléo a des grandes limitations, mais elles sont exactement les mêmes que celles de la nutrition moderne. Devant ce pied d’égalité, vous pouvez essayer les deux et choisir ce qui fonctionne le mieux pour vous.

Tout ce qu’on dit sur Paléo Québec est potentiellement vrai, potentiellement faux, et probablement entre les deux. On essaie de trouver les tendances gagnantes et de les présenter aux gens pour qu’ils les testent. Si ça fonctionne, on continue, et si ça ne fonctionne pas, on fait autre chose. Fuyez quelqu’un qui vous dit avec certitude « les gras c’est mal », « la viande c’est mal », « de tout en modération », « le paléo a toujours raison ». Ce que vous voulez, c’est quelqu’un avec un doute constant dans son discours. Peut-être que certains types de gras sont essentiels pour la santé et peut-être que la cigarette c’est mal, même en modération.

Personnellement, j’essaie toujours de garder en tête que, même si je fais de mon mieux pour suivre les tendances qui ont l’air d’être les meilleures, je me trompe peut-être complètement. Il y a 10 000 possibilités différentes pour mes choix de vie au quotidien, chacun d’eux est potentiellement erroné et… je vais peut-être savoir si j’ai eu raison quelques années plus tard, mais il va toujours y avoir des biais, des erreurs, des facteurs confondants et surtout, de l’incertitude. J’ai souvent envie de me réconforter en décidant que le monde est composé de noir et de blanc, mais je sais très bien au fond de moi-même que je flotte dans des nuances de gris.

Une métaphore sur nos vies

Au final, quelle est la meilleure carotte, l’ancienne ou la nouvelle? Franchement, je n’en ai aucune idée et je m’en fous un peu.

Guillaume

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1 Comment

CécileD décembre 24, 2014 at 8:39

Bien dit ! Entièrement d’accord avec toi et les certitudes tuent certainement beaucoup de monde… Sur ce, on va se concocter un petit réveillon paléo ! Joyeuses Fêtes de fin d’année et à bientôt pour de nouveaux posts intéressants ! (En France c’est ce soir le Père Noël, les enfants sont dingues…)

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